"Ceux qui pensent que la religion n'a rien à faire avec la politique, n’ont rien compris à la religion." (Mahatma Gandhi)

Toute la question est de savoir comment s’articule la relation entre les sphères religieuse et politique. Beaucoup s’y perdent. Le Mahatma l’avait compris. Il s’en était inspiré pour donner naissance à une démocratie, la plus grande au monde mais aussi un modèle de laïcité.

Le Mahatma affirma avoir appris que la victoire pouvait revenir à l'opprimé en contemplant la vie d’Hussein, le petit-fils du Prophète. Deux mille ans plus tôt, précisément en ce même jour de l’Achoura où ce dernier fut tué, Moïse et les enfants d’Israël furent délivrés de la tyrannie du Pharaon.

Hussein, comme Moïse, luttait contre des hommes assoiffés de pouvoir. Jamais pour le pouvoir. Au nom de la foi, ils résistaient à l’injustice, dénonçaient l’asservissement des plus faibles, et combattaient la corruption et l’ignorance.

1432

En ce début de la 1432ème année de l’hégire, une réflexion s’impose sur la place de la foi dans une société laïque comme la nôtre. Non parce que nous n’en parlons pas suffisamment, mais simplement parce que nous le faisons trop maladroitement. Le récent débat parlementaire sur le financement des bourses à partir du loto en est un cas flagrant.

Revenons aux premiers jours de l’hégire. A peine arrivé à Médine, le Prophète commanda aux musulmans de jeûner le jour de l’Achoura lorsqu’il remarqua que les juifs de la ville commémoraient ainsi la victoire de Moïse sur Pharaon. A la fin de sa mission prophétique, ses compagnons l’interpellèrent sur cette imitation des enfants d’Israël en matière du culte religieux. Il leur recommanda, alors, de jeûner aussi la veille de l’Achoura afin de se démarquer de ces derniers.

Il y a là l’exemple de l’application d’un principe fondamental qui gouverne la relation directe entre le croyant et le Créateur. Tout est interdit en matière de dogme, d’adoration, de culte et de prière - de ce qui n’est pas de l’ordre matériel ou temporel - sauf ce que le Prophète a transmis comme permissible. Et la différentiation par rapport aux autres religions y est un trait persistant. ‘A vous votre religion, à nous la nôtre,’ affirmera, sans équivoque, la Révélation.

Et à partir de là nous comprenons que si mélange peut-il y avoir au niveau des sentiments, des idées, des races, des nationalités, des couleurs, des classes ou des cultures, la foi, elle, ne se mélange pas. Elle réside dans les cœurs et n’est connue, réellement, que de l’Unique.

Dans notre société, il faut un modus operandi qui puisse à la fois garantir la liberté de conscience de chaque être et assurer à ce qu’aucune religion ne se soit traitée différemment d’une autre. Si notre Etat n’est pas religieux, pluri-religieux ou antireligieux, le fait est que les citoyens, eux, ont le droit d’appartenir à une religion, s’ils le veulent. Et de la pratiquer librement…

Tout est permis

Et c’est là qu’intervient un second principe, tout aussi fondamental, gouvernant la relation entre le croyant et la création. Tout est permis en matière du mondain, sauf ce que le Prophète a transmis comme interdit. Ces limites sont, au fait, peu nombreuses.

Il en ressort que dans le monde de la politique et dans la politique du monde, la permission est la loi première. Encore une fois, nous voyons l’application de ce principe dans ce que faisait le Prophète à Médine. Il remarqua, par exemple, que les juifs, contrairement aux Médinois et autres arabes, avaient l’habitude de se laver avec de l’eau après l’assouvissement de leurs besoins naturels. Immédiatement, cette étiquette d’hygiène était adoptée et devenait une pratique des musulmans.

Dans les affaires mondaines, généralement, tout est permis au croyant du moment qu’il se respecte, respecte les autres et assume ses responsabilités avec discernement. La création entière est à la disposition de l’être humain, à condition que celui-ci fasse preuve d’équilibre, de modération et de justice. La raison est une lumière qui doit le guider dans sa mission de gérer sa vie et sa relation avec le monde, y compris la nature.

En s’identifiant à des valeurs qui sont universelles, sans invoquer aucune conviction religieuse, tout être doué de raison est en mesure de participer à la construction d’un monde plus digne. Il peut même faire de la politique, activement, sans aucune mention requise de la foi intérieure qui anime son engagement. Tout repose sur une éthique qu’il défend ouvertement, nourrie par une morale - religieuse ou autre - qui est en lui.

La mondialisation - qu’elle soit culturelle, technologique, médiatique ou économique - rend essentielle la question d’éthique en politique. Celle-ci ne peut être dictée exclusivement par l’exigence de productivité et de profitabilité au bénéfice immédiat de certains, au détriment de l’ensemble de la société et de la nature dans le long terme.

Le jeûne de l’Achoura fut le premier rendu obligatoire aux musulmans, avant celui du mois du Ramadan. Au-delà de sa dimension spirituelle intime, le jeûne nous enseigne une éthique. Celle de la maîtrise de soi, de la modération, de la frugalité, du ‘simple living’. Tout le contraire d’une société de gourmandise, de surconsommation, de gaspillage et d’apparence. L’appât du gain personnel - matériel et superficiel - doit laisser la place à une solidarité et une générosité concrètes envers les plus vulnérables. Cette même philosophie, par souci de cohérence, interdit, par ailleurs, les jeux d’argent, la spéculation ou encore l’usure.

Cela ne signifie nullement que le développement et le progrès sont interdits. Comme cette eau qui nous tombe du ciel, la création entière est à notre disposition afin de rendre notre existence ici-bas paisible, heureuse et fructueuse. En harmonie avec notre société et notre environnement. Ainsi, si l’utilisation d’eau pour se purifier le corps est un acte méritoire, en gaspiller est une transgression grave. Nos ablutions ne peuvent donner lieu à un abus d’eau, même si un fleuve coule devant nous. D’ailleurs, en cas de manque d’eau, des allègements sont prévus, même en matière du rituel.

L’éthique qui en découle est celle de l’usage sobre, efficace et intelligent de toutes les ressources. Les premiers savants musulmans se distinguaient, par exemple, dans l’élaboration de technologies et de systèmes de gestion de l’eau. Des canaux d’irrigation toujours en opération en Espagne, au Maghreb et au Proche Orient témoignent de leur ingéniosité. Leur maîtrise des mathématiques et des sciences, souvent apprises des Indiens, leur permettaient de mettre cette éthique au service de tout le monde, y compris les non-musulmans. Et par un autre souci de cohérence, ils s’interdisaient aussi la destruction d’arbres, la pollution de rivières ou encore l’exploitation de puits trop près les uns des autres.

Au moment où la nanotechnologie nous réserve des découvertes absolument révolutionnaires, où la biotechnologie tente de créer la vie, où le monde virtuel rivalise avec le réel, il faut que la politique se dote d’une éthique et qu’elle ne soit plus l’esclave de l’économie dominante.

Loto

Le phénomène du loto est révélateur à plus d’un titre de la dérive qui nous guette lorsqu’il n’y a pas d’éthique cohérente. Y sont réunis tous les ingrédients du matérialisme : l’amour de l’argent, l’appât du gain, le plaisir du jeu, la culture ‘zougadère’, la vulnérabilité des gens, l’impact social, la surenchère médiatique, la manne financière du promoteur, et l’Etat qui se débarrasse, accessoirement, de certaines obligations sociales.

Il y a là une orientation budgétaire qui est contraire à la conscience de beaucoup de citoyens. Si les autorités en font une priorité et s’engagent dans des politiques similaires – par souci de cohérence avec ce qu’ils ont déjà adopté - il y a de quoi s’inquiéter. Alors, nous aurons effectivement une situation où ces messieurs les ministres seront rémunérés pour être vraiment au service de l’industrie du jeu.

Heureusement, nous n’en sommes pas encore là. Les ministres, comme les fonctionnaires d’ailleurs, sont payés pour les services qu’ils rendent au pays. Le jeu n’est ni notre principale activité économique, ni encore sont les revenus de l’Etat majoritairement liés au jeu, ou à l’alcool et à la cigarette.

La maladresse de certains a été de spécifier les fonds du loto comme l’unique et seule source de financement de bourses d’études selon un nouveau programme. Le fait que tout transite par le Consolidated Fund n’y change absolument rien. D’un point de vue éthique, et encore une fois par souci de cohérence, nous pouvons nous demander si les lauréats ne méritent pas ce qu’il y a de mieux afin de récompenser justement leurs efforts académiques.

Libération

L’absence de cohérence, sinon d’éthique tout simplement, ne reflète-t-elle pas un manque de vision ? Savons-nous vers où nous nous cheminons, tous ensemble ? Avons-nous une vision partagée de notre avenir commun?

Ceux qui aspirent au leadership de notre société gagneraient à s’inspirer de l’exemple de Moïse et d’Hussein. Leur finalité n’était ni le pouvoir ni la gloire, ni la richesse ni le plaisir, ni la Terre Promise ni Karbala, ni la vie ni la mort. Ils s’étaient levés, seuls mais avec Dieu, contre la domination des hommes. Ils apportaient la libération.

Le Mahatma avait compris la leçon. D’ailleurs, il aurait comparé la Marche du Sel avec le départ d’Hussein pour Karbala avec 72 de ses compagnons. Comme Hussein, il connaitra la victoire même si la persécution, l’oppression et la mort seront au rendez-vous. Iqbal affirmera que la foi vit après chaque Karbala.

Au-delà de l’émergence de nouvelles puissances à l’Est, il faudra réinventer la politique en y inscrivant l’éthique comme un élément essentiel. Le nouveau monde ne pourra résister aux dérives – économiques, médiatiques, technologiques, culturelles ou autres – qu’en sauvant son âme.

Maurice doit être un modèle pour le monde. Tant en matière de développement que de vivre-ensemble. Cela implique que nous devons, d’abord, être un exemple éthique et politique. La mondialisation ne sera ainsi plus une menace, mais une opportunité pour se libérer de toutes les dominations des hommes par les hommes.

Abu Abdallah