Mon voisin veut acheter une boisson gazeuse. Il prend sa voiture. Bilan: des roupies brûlées en carburant, des émissions dans l’atmosphère, un risque de diabète, et même de cancer, sous le triple effet additifs-pollution-sédentarité.

Je suis écolo et je n’achète que des produits bios. Je marche. Je prend soin de ma ligne.

Lequel de nous deux a le comportement le plus digne? Qui s’approche le plus de l’islam, la religion de la ‘fitra’, celle de la nature ? Qui est le plus responsable devant le Créateur, le meilleur de nous deux comme vice-gérant ici-bas ? On serait tenté de dire qu’il s’agit de moi. Oui, sauf que l’essentiel est, peut-être, ailleurs…

Car si on vous dit que la boisson est sans sucre et sans produits artificiels; elle est fabriquée localement ; et elle sera consommée modérément par toute une famille en une rare occasion. Que la voiture est un moyen de gagner du temps, ou que mon voisin se rendra ensuite à la mosquée lors de ce même déplacement. Et en retournant, il ramènera chez soi une personne âgée qui s’est efforcée d’aller à pied à la prière malgré son handicap. Mon voisin a aussi prévu un match de foot plus tard avec ses enfants, insha Allah. Cherchant toujours, modestement, à chaque instant, à vivre une conscience intime de Dieu, quelque soient les défauts involontaires de ses actions. La perfection absolue n’est connue que de l’Unique.

L’essentiel
L’enseignement premier de l’islam, c’est qu’une action ne compte que par son intention. Cela ne revient pas à dire que ce n’est que l’intention qu’il faut. L’action doit être généralement acceptable en soi, mais l’intention également doit être pure. Stigmatiser une attitude à priori neutre, comme celle de prendre la voiture ou d’acheter une boisson gazeuse, ne sert à rien quand nous ne savons pas les intentions. Ni encore la globalité de la situation. Il faut relativiser les attitudes, ne rien idéaliser et ne rien diaboliser de ce que font les hommes. L’écolo inconscient du sens de ce qu’il fait n’est pas un modèle parfait. La tendance verte, l’apparence de propreté ou même la forme physique ne sont pas des finalités en soi.

Le développement durable n’a été souvent qu’un leurre afin de donner à certains une bonne conscience au service du système dominant. Aujourd’hui, le monde peine à trouver un équilibre entre les droits de l’individu et ceux son entourage qui devient de plus en plus complexe, humainement ou autre. Entre le social, l’économie et l’environnement, la juste balance est difficile. Le matériel et l’intemporel s’opposent dans nos esprits, déchirent nos cœurs et ne s’accordent pas dans notre quotidien. Entre la vision idéale et la réalité humaine, il y a un fossé qu’une conversion écologique plutôt tardive n’arrive pas à combler. Pire, le ‘green-washing’ est devenu l’hypocrisie la plus à la mode de notre ère impliquant politiques, affairistes, religieux, activistes, banques, stars de cinéma ou érudits de tous bords.

L’exemple
Le Prophète (saw) affirma un jour que nul n’est vraiment croyant s’il dort à son aise alors que ses voisins n’ont rien à manger. Cela implique que la solidarité dans notre proximité immédiate, comme la justice sociale au niveau du pays, est une obligation de la foi. A l’heure de la mondialisation, il est aussi inacceptable, par exemple, que deux milliards de personnes n’ont pas accès à l’électricité alors que certains en utilisent cent fois plus que la moyenne globale.

Afin de changer le rapport des forces au sein de la société, le Prophète (saw) évoquait l’amour que les créatures doivent avoir les uns pour les autres s’ils croient en un Créateur commun. Nul ne peut atteindre la plénitude de la foi s’il ne désire pas pour autrui ce qu’il veut pour soi-même. Le Prophète (saw) donnait l’exemple, en maintes occasions, en faisant preuve d’une extraordinaire générosité. Il était décrit comme quelqu’un qui n’avait pas peur de la pauvreté lorsqu’il distribuait. Il rappelait qu’il ne faut chercher ni récompense ou remerciement en retour du bien qu’on fait ici-bas. Il exhortait à l’acte de bien jusqu’au dernier souffle. Il appelait celui qui aurait une pousse entre les mains, au moment où soufflera la trompette de la fin du monde, de la mettre en terre quand même.

Certes, l’islam définit les droits des pauvres sur les riches. Mais au-delà de la loi, c’est le désir de plaire à l’Unique que le Prophète (saw) cherchait à faire jaillir en chacun des croyants. Les actes volontaires se multipliaient en sa présence allant du don d’une moitié d’une datte de la part même des plus nécessiteux à toute la fortune que d’autres pouvaient posséder. Ainsi, l’amour de ce monde trouvait une résistance acharnée dans les cœurs de ses compagnons. Le Prophète (saw) éduquait les plus réfractaires à se désintoxiquer par rapport à l’attachement matériel. Pour autant, ses compagnons n’étaient nullement des passifs, encore moins des fatalistes. Le Prophète (saw) leur inculquait la dignité du travail et de l’engagement pour Dieu, au service des autres. Leur rappelant que le fait d’enlever une chose nuisible de la voie publique est un acte méritoire, il inscrivait la lutte contre toute forme de pollution, et de corruption, au haut niveau des œuvres nobles.

La surconsommation, le luxe et, particulièrement, le gaspillage sont dénoncés en islam comme des actes des ‘frères du diable’. Le Prophète (saw) ordonna aux musulmans de ne pas gaspiller l’eau, même si c’est pour les rites d’ablution et qu’un fleuve coule devant eux. La spéculation ou la thésaurisation tout comme l’usure est interdite. Le risque, le temps, l’être, les autres, la nature, la liberté et le bien commun trouvent leur signification comme des valeurs essentielles à la lumière de la relation entre l’homme et son Créateur. En résulte un humanisme concret fondé sur le monothéisme absolu qui reconnait Dieu ne Lui accordant aucun associé, Incomparable. L’homme n’est pas le maître de la création. Il dépend de son environnement et a la responsabilité de le respecter car ce dernier est un signe de Dieu.

L’éthique
Plus qu’un rituel attaché à l’abattage, le concept du licite ou ‘halal’ reflète une éthique liée au permissible, au sens du sacré même, tant dans le champ économique que dans le domaine technologique en passant par la protection des animaux ou la préservation des écosystèmes. Le ciel, la terre, l’eau, l’air et toute la nature sont en adoration perpétuelle du Créateur, soumis à Son ordre et à Sa volonté. La Révélation écrite conjugue avec la Révélation originelle que nous observons, tous des signes d’un Seul Créateur. Ainsi, il n’est pas question d’une quelconque supériorité humaine sur le reste de la création. La transcendance se situe uniquement, et de manière absolue, entre Dieu d’un côté, et toute la création de l’autre, y compris les hommes. Nous ne pouvons abuser de la terre qui est une mosquée entière, un lieu de prosternation devant l’Unique.

Le consumérisme moderne, pilier de l'économie néolibérale, qui nous pousse à dilapider notre planète, est anti-islamique. Comme est aussi cette culture dominante fondée sur le dictat du court terme, de l'instantané, et du va-vite . De l'assouvissement des moindres désirs à la mobilité en passant par l'information ou la profitabilité, tout se conjugue à la vitesse V. Notre vie devient un séquence d'habitudes qui s'exécute mécaniquement, sans trop comprendre le sens de nos actes, de nos paroles et de nos pensées.

La dimension spirituelle est essentielle afin de nous permettre de rompre d'une culture qui tue notre humanité. Cette culture superficielle et simpliste qui fait abstraction de l'au-delà, de l'invisible et de l'infini bloque aussi notre développement dans des domaines comme l'art, la philosophie, les relations humaines, le pluralisme ou les matières multidisciplinaires. Contre cela, le jeûne du mois du Ramadan ou le hajj, par exemple, devient une école de formation afin de nous purifier, réformer et libérer de tant d'accoutumances qui ont colonisé nos cœurs, nos esprits, nos corps, nos familles et nos sociétés.

Le développement en islam se situe non seulement dans un cadre qui relève du long terme, de l'intemporel même, mais repose aussi sur une conviction résolument positive. La survie de la planète ne dépend PAS de nous, même si nous avons la responsabilité de faire de notre mieux. Et si nous ne sommes pas à la hauteur, Dieu a le pouvoir de nous remplacer par une autre génération, ou une autre communauté, qui sera digne de l'engagement qui incombe aux vice-gérants de la terre. Le Créateur est à l'origine de toute la création, la répète, la nourrit, la maintient, la contrôle absolument. Il la fera durer aussi longtemps qu'Il le veut, comme Il le veut.

Conclusion
Ce que nous déplorons comme désastres autour de nous, et en nous-mêmes, est à cause de ce que nous avons accompli de nos propres mains. Il y a espoir si nous faisons l’effort de changer, de revenir à l’essentiel. Il ne suffit pas de s’attaquer aux systèmes car la source du problème est le cœur des hommes. Le modèle prophétique se fonde sur une révolution dans la pensée, de la foi même, libérant l’être de tous les esclavages de ce monde. Si la vision et les principes fondamentaux sont immuables, la réforme concrète que pratiquait le Prophète (saw) était, par contre, contextuelle, voire graduelle et adaptée à la réalité humaine.

Sans aucun compromis en matière de convictions, le Prophète (saw) accompagnait ses compagnons dans leur réforme avec amour, intelligence et psychologie. Une transformation mondaine et une élévation spirituelle s’accomplissaient, individuellement, mais aussi collectivement. Certes, il y avait des épreuves, quelques revers aussi, mais un autre monde infiniment meilleur émergeait, d’abord à Médine, et ensuite de Cordoue jusqu’à Bagdad.

La triste suite, on la connait. Aujourd’hui, il nous faut renouer avec l’authentique modèle prophétique afin de donner un sens au ‘développement’. Dans le respect de la diversité que le Créateur a décrété, il faut que les musulmans se réveillent et s’engagent à assumer leurs responsabilités vis-à-vis de tout ce qui les entoure, leurs semblables mais aussi toute la nature qui est en si grand péril.

Notre avenir se trouve dans la redécouverte de cette vision radicalement révolutionnaire qui nous lie à l’infini. Ensuite, il nous faut l’élaboration d’une rigoureuse et pertinente méthodologie réformiste, conciliant l’égo, l’économie et l’écologie avec intelligence. Les stratégies, tant globales que locales, sont multiples et dépendent des contextes. Mais il y aura toujours au centre un élément incontournable: ce qu’il y a dans nos cœurs.

Car rien n’est durable si croyons que la mort est la fin.