Politique: Ce que je cherche en tant que citoyen musulman


Selon certains, le fait qu'il n'y aurait pas de musulman au niveau des postes constitutionnels de l'État serait un affront. D'autres s'empressent d'y répondre en promettant de placer un musulman au sommet, s'il le faut. Est-ce finalement à cela que pouvons-nous résumer l'aspiration des citoyennes et des citoyens de cette communauté? L'absence de porte-parole légitime permet-elle à n'importe qui de dire n'importe quoi au nom des musulmans? Ailleurs, nous avons ainsi vu l'émergence d'un État Islamique auto-proclamé, mais vide de tout état d'esprit islamique. Et on connaît l'instrumentalisation de cette situation par ceux qui ont des intérêts en jeu.

Toute proportion gardée, le risque existe ici aussi que certains jouent avec nos sentiments religieux. Même si les revendications suivantes n'engagent que l'auteur, et personne d'autre, osons définir ce que nous pensons être les 7 piliers du projet de société auquel puisse aspirer aujourd'hui tout citoyen mauricien de foi musulmane.

1. Une culture de la méritocratie
En toute cohérence avec le principe qui nous interdit d'être des « roder bouts », il nous faut l'exigence d'une culture de la méritocratie. Certes, la représentativité est nécessaire, mais elle ne peut se faire au détriment de la méritocratie. Concrètement, plus qu'un élargissement nécessaire des pouvoirs de l' EqualOpportunity Commission, ou encore une transparence en ce qui motive les nominations faites par le Président, le Premier Ministre ou autres, il nous faut commencer par adopter une politique nationale pour promouvoir la méritocratie à tous les niveaux.

2. Réforme de notre éducation
Défendre la méritocratie alors que notre système éducatif ne fait qu'aggraver le fossé entre ceux d'en haut et ceux d'en bas est une injustice en soi. Il faut insérer au cœur de notre éducation une éthique de la solidarité. L'enseignement de l'histoire, de la philosophie et des valeurs humaines, tout comme une approche pédagogique plus inclusive, sont ainsi nécessaires. Si la maîtrise des sciences est certes voulue, cela doit se faire dans le cadre d'une éthique, et non uniquement pour un appât financier. À quoi bon avoir un gradué par famille quand celle-ci se désintègre si facilement? Il faut valoriser la famille comme la première école, impliquant les parents et les seniors dans la transmission des savoirs. S'il n'y a pas d'âge pour diriger le pays, comment se fait-il que pour éduquer ses enfants, et ses petits-enfants, faut-il s'arrêter plus tôt? De l'autre côté, sans tomber dans une obsession élitiste, il faudra aussi promouvoir l'excellence au niveau des études spécialisées et de la recherche au service de la nation. Revoir la mission première de l'Université de Maurice pour en faire une institution plus focalisée et avant-gardiste avec une dimension régionale, voire globale, est essentiel.

3. Law and Order
Il faut d'abord revoir notre politique sur le récidivisme et la réhabilitation. Même si nous sommes loin de la situation catastrophique de certains pays, il faut mettre aussi fin à une certaine perception d'impunité. Allant du trafic de drogue aux coins de rue à la « petite » corruption, en passant par le fait de fumer en public alors que c'est interdit, il faut instaurer un respect des lois sans exception aucune. C'est là qu'il faut, sans doute, lancer une sensibilisation nationale pour encourager le civisme, et surtout combattre toute forme de violence. Si la censure est un vain mot aujourd'hui, il n'empêche que de nombreux films distillent de nos jours des images d'une horreur obscène. Il faut revaloriser le sport et les loisirs comme moyens de substitution à des pratiques nuisibles. Les fléaux des jeux du hasard et de l'alcool ne peuvent être éliminés sans volonté politique réelle, mais aussi sans l'engagement des associations religieuses, par exemple. En bref, un Ministère de l'Intérieur ne suffira pas, mais il faudra aussi une approche holistique de proximité ancrée dans notre réalité socio-économique. Un SeriousFraud Office n'est rien sans sensibiliser la population que « fraudisserious ».

4. Intégrité
Qui dit volonté politique, dit la qualité des femmes et des hommes qui nous dirigent. L'exemple doit venir d'en haut, même si nous devons nous garder de porter un jugement définitif sur une personne. Ayons une classe politique exemplaire malgré tout ce qu'affirment les cyniques et les critiques de toutes sortes. Il faut insérer la question d'intégrité au centre de notre choix de ceux que nous élisons ou nommons. Les institutions aussi ont besoin d'un leadership intègre. N'idéalisons rien, mais cherchons ce qu'il y a de mieux en matière de compétence, d'honnêté, de capacité de servir, et non de se servir. La déclaration en toute transparence, par exemple des qualifications ou des avoirs, des personnes concernées est un garde-fou important. La limite des mandats est aussi essentielle afin de renforcer le sentiment de redevabilité. Soyons aussi limpides sur les liens ou les conflits d'intérêts potentiels lorsque des enjeux économiques sont engagés. Le financement des partis politiques doit être régulé. Plus largement, adoptons un code d'éthique pour nos élus et œuvrons aussi pour qu'il soit mis en pratique rigoureusement.

5. Développement
À entendre certains politiciens, il semble qu'ils confondent l'avenir de nos enfants avec le siècle dernier. Appliquer les solutions et les méthodes des années 80-90s aux défis modernes relève de l'anachronisme. Il faut aujourd'hui concevoir le développement autrement, particulièrement dans le cadre d'un état-océan insulaire comme le nôtre. Le développement durable n'est pas une coquille vide mais un paradigme différent du « business-as-usual » économique foncièrement néo-libéral que nous avons connu jusqu'ici. Une approche systémique est vitale reconnaissant les limites, les incertitudes et les interdépendances de tout projet. Le développement ne peut désormais qu'être pluridisciplinaire et intégré, axé sur des politiques claires et cohérentes. Les dimensions sociales et environnementales ne peuvent être oubliées. A l'heure des réformes politiques, il faut aussi impérativement promouvoir la démocratie participative comme couroi du développement durable. L'autonomie de Rodrigues ne doit-elle pas être un exemple pour le reste de la République? D'ailleurs, que ce soit en énergies renouvelables, pêche ou agriculture durable, la décentralisation avec une délégation des pouvoirs de décision vers le bas ne peut que faciliter l'engagement actif des citoyens dans le développement. C'est le contraire de ce qui se passe souvent avec la mauvaise gouvernance où, en haut, une ou deux personnes s'octroient tous les pouvoirs mais délaissent leurs responsabilités à ceux d'en bas qui n'ont aucune autorité.

6. Leadership géopolitique
L'Etoile et la Clé de l'océan indien, c'est une vision qui passe par une politique étrangère digne et dynamique. La diplomatie économique a fait son temps et il faut appréhender les défis d'une mondialisation que nous sommes appelés à définir, et non seulement à subir. Le changement climatique sera la préoccupation diplomatique de ce siècle. Maurice doit jouer un rôle de leader régional, voire plus largement à la mesure de la superficie de sa zone économique exclusive et de la richesse de sa diversité. Il faut se défaire d'une mentalité de colonisé qui, par exemple, naïvement supplie Washington de lui laisser une petite place à la table des négociations avec l'allié londonien, afin de lui rendre ce qu'on lui revient de droit. Le retour des Chagossiens et la dénucléarisation de l'Océan Indien sont suffisants comme arguments pour refuser que Diégo Garcia soit maintenu comme base militaire. À l'heure d'un monde multipolaire et de nouvelles puissances à l'instar de la Chine, l'Inde et d'autres pays émergents, nous ne pouvons soumettre aveuglément notre souveraineté à un autre pays lui laissant faire ce qu'il veut de notre territoire. Aujourd'hui, nous voyons la Norvège s'impliquer dans le Proche Orient, les Iles Samoa diriger une alliance globale des petits états ou encore des forces nouvelles se mobiliser mondialement sur les réseaux sociaux pour faire une différence sur tant de sujets. La République de Maurice doit avoir son mot à dire dans les affaires régionales, voire mondiales, au nom de l'identité et des principes que nous incarnons. Nous pouvons aussi rêver de devenir un centre international de médiation de conflits et de paix grâce à notre histoire, notre pluralisme, notre cadre institutionnel, notre hospitalité et surtout notre indépendance.

7. Présence musulmane
Contrairement à ce que pensent certains, les musulmans de Maurice ne pourraient mettre Port-Louis à feu et à sang pour « un centième d'une virgule du Coran ». Cela ne diminue en rien notre attachement à l'Islam. C'est au nom de notre foi que nous sommes des êtres de paix, comme le témoignent au quotidien nos compatriotes avec qui nous partageons un vivre-ensemble harmonieux. Il existe des têtes-brulés, comme partout ailleurs, et il faudra rester vigilant. Pendant des décennies maintenant, l'allégeance politique des musulmans a balancé principalement entre des partis politiques dirigés par des non-musulmans. Même si le Best-Loser System est voué à la disparition, comme le MuslimPersonal Law qui d'ailleurs n'a jamais vraiment existé, il demeure que le citoyen mauricien de foi musulmane fait toujours face à certains soucis qui lui sont très particuliers. De l'organisation du hajj aux questions de mariage, d'héritage, de divorce et de « awqaf » en passant par l'étiquetage des produits « halal », il existe un flou qui ne sert ni au respect de la laïcité de l'État ni au respect des exigences de la foi du citoyen musulman. Or des solutions existent comme par le biais de contrats parfaitement reconnus, et par l'État laïc et par le droit musulman. Le cadre requis pour la finance islamique a eu plus de chance car il est question d'argent d'abord. Sans devoir nous tourner une énième fois vers le Singapour où existe l'Administration of Muslim Law Act, nous devons aborder le sujet de l'organisation des affaires musulmanes dans le respect de notre contexte local. Concrètement, il faut réinventer le rôle du Centre Culturel Islamique, élargir sa mission « culturelle » pour inclure l'éducation, la formation et le dialogue, mais aussi lui inclure un droit de regard sur les affaires musulmanes. Cela ne peut se faire que si les politiques s'engagent à ne pas l'utiliser à leurs fins partisanes. Et si ses responsables, des personnes compétentes et représentatives de la communauté, défendent jalousement l'indépendance de leur institution dans le respect des lois du pays.


Conclusion
Je m'interdis de parler au nom de ma communauté, encore moins au nom de l'Islam. Ceci n'est que l'opinion humble d'un citoyen mauricien, nullement infaillible, qui cherche à s'inspirer de sa foi musulmane. Il se peut que nous soyons à un tournant de notre histoire et il importe de ne pas laisser notre émotivité mettre en danger notre avenir. L'unité nationale est précieuse. Comme tout patriote, le musulman ne peut que se réjouir si elle se renforce. Il ne s'agit pas d'un « zero-sumgame » où il faut diviser les autres pour avoir son « bout ». Soyons le ciment de cette unité. Mais méfions-nous de ceux qui pensent que tout est réglé en remplaçant une personne par une autre. Notre problème est « systémique » au sens profond du terme. Toutefois, il y a autre chose aussi : l'urgence d'un retour à l'éthique, voire à la responsabilité morale. Cela s'applique à la gestion des affaires publiques, mais aussi à d'autres domaines aussi, tant pour la classe politique que pour chacun parmi nous. Le sursaut de la population ne se trouve pas dans une agitation dévastatrice, sinon stérile. Ni dans le fait de suivre aveuglément ses leaders. Il faut une prise de conscience critique qu'un engagement commun est vital afin de convertir une vision partagée en réalité. Cet engagement se pense avec les autres, pas à la place des autres. Et se fait avec les autres, mais surtout pour les autres.

Nous pouvons nous tromper sur la sincérité des gens. Dieu Seul détient la clé du cœur. Et même si la sincérité peut suffire au Créateur, nous, les êtres humains, nous demandons toujours davantage. Plus que des actes, nous attendons de la lucidité de nos leaders, mais aussi de la modestie. Et surtout... du leadership, mieux encore si ceci devient un exercice collégial. Implorons Dieu qu'Il guide ceux qui veulent nous guider dans la voie de Son Plaisir. Nous devrons un Jour Lui rendre des comptes.

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