Imprévisible mais probable

Tout est passé si vite en ce début d'après-midi du 30 mars 2013. Le bilan est lourd. La solidarité a été spontanée. La médiatisation a été à la mesure du choc. L'information a circulée promptement sur les ondes des radios, mais aussi sur internet. Les média ont permis à certains d'évacuer le risque d'un traumatisme potentiel, à d'autres de s'exprimer face à une catastrophe hors de l'ordinaire. Ils ont servi aussi à créer un élan de générosité dans les moments qui ont suivi. Qu'adviendra-t-il après ?

En 2008, mais aussi plus récemment en février de cette année, nous avons été confrontés déjà à des signes avant-coureurs d'un cataclysme de grande envergure lié au phénomène des ''flash-floods''. Tous les rapports du Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique nous confirment la vulnérabilité des petits états insulaires, particulièrement à des événements climatiques extrêmes et imprévisibles, allant de graves sécheresses aux pluies torrentielles. Nous les avons connues, mais le pire reste à craindre.
La reflexe de solidarité que nous avons témoignée est porteur d'espoir. Les clivages de communauté sont tombés au moment même où l'épreuve s'est abattue sur nous. Il n'y a pas eu besoin d'un Best Loser System pour savoir qui faudra-t-il sauver. Retiendrons-nous la leçon ?
L'effort de toute la nation mauricienne, car c'est de cela qu'il s'agit, durera-t-il et s'étendra-t-il à d'autres circonstances ? Dépasserons-nous l'instant T afin de faire preuve de solidarité et de générosité, ailleurs ? Notre quotidien sera-t-il le même ? Que se passera-t-il lorsque les micros et les caméras des média seront partis ?
Osons le dire sans aucune hésitation : le plus difficile reste à faire ! Il ne s'agit non seulement de vivre ensemble comme un seul corps, mais aussi et surtout de construire notre monde, autrement, face à des vulnérabilités qui sont en nous et autour de nous.
Si le démon du communalisme ne date pas d'hier, il y a d'autres menaces comme le développement sauvage qui s'imposent, désormais, comme des défis à notre avenir commun. Aider des sinistrés en besoin de première nécessité est une obligation, mais il faudra aussi songer à effacer leurs dettes et les aider à bâtir des demeures dignes lorsqu'ils ont tout perdu. C'est là il faudra revoir notre capacité à faire face aux désastres naturels, mais aussi repenser le fonctionnement de notre ''état-providence''. La famille a-t-elle joué son rôle en amont mais aussi après la catastrophe ? Est-elle aussi solide comme le socle de notre société ? Il faudra aussi gérer nos ressources et aménager notre exigu territoire durablement. Il faudra revoir l'efficacité de tout notre système politique, social et économique, y compris la vraie valeur de programmes comme celui du Corporate Social Responsibility (CSR). La centralisation de nos institutions allant des collectivités locales à la sécurité civile – un terme rarement compris à Maurice – n'est pas une contrainte majeure ?

Le mal qui nous frappe est profondément systémique. Par exemple, il y a presque 200 véhicules par kilomètre de route sur notre île, et lorsqu'il pleut la circulation ne bouge pas. Sinon un déluge finit par empiler les véhicules les uns sur les autres. Nos rivières disparaissent tout comme nos espaces verts. Face aux vagues de chaleur et d'humidité, nous installons des climatiseurs énergivores dans des bâtiments construits sans aucune norme écologique. Construire en hauteur à Port-Louis avec une harbour-view vitrée, pour satisfaire l 'ego du patron, nous provoque des pics de consommation de courant en début d'après-midi quand le soleil surplombe la capitale. Conséquemment, pour faire face à la demande en électricité, nous envisageons la solution la plus polluante sous la forme de centrales à charbon. Ailleurs nos coraux meurent et il ne reste seulement 1 % de nos forêts endémiques. Le changement climatique est là, mais le développement, à l'instar de l'exploitation du littoral, se fait sans en prendre compte. Entre-temps le plan d'action Maurice Ile Durable qui doit intégrer l'élément de durabilité dans toute prise de décision, d'un projet routier à une construction près d'une rivière en passant par la prise en compte de l'adaptation au changement climatique, se fait toujours et toujours attendre !
Une fois le drame passé, retournerons-nous au business-as-usual ? Ce sera le cas si nous ne nous soucions que du pouvoir, de la profitabilité, du PIB et de l'argent. Le culte de l'apparence nous afflige avec la perte que nous subissons de nos valeurs fondamentales. Comment éduquer nos enfants face à la modernité ? Comment nous organiser en tant que société afin de placer les plus faibles au centre de nos priorités ? Comment éviter de se perdre dans les procédures, les moyens et les institutions qui sont crées pour nous servir, et non nous pour en faire leurs esclaves ? Comment-nous libérer de la gourmandise de ce monde ? Comment résister aux dérives du matérialisme qui peuvent apparaitre sous de multiples formes, de la surconsommation à de la discrimination en passant par l'incompétence qui accompagne la corruption ?
S'engager au-delà de l'instant T est plus difficile que toute cette naturelle générosité dont nous avons fait preuve immédiatement après une catastrophe. Aller jusqu'au bout de notre volonté de faire le bien sera une épreuve d'un autre ordre de grandeur. Il n'y aura pas les média pour en assurer la couverture. Des fois, il n'y aura personne d'autre que soi-même à livrer bataille contre ses propres limites, ses doutes, ses désespoirs.
Pourquoi faisons-nous le bien ? Faut-il être bon lorsque cela ne semble rien rapporter, même pas la moindre reconnaissance ? Pire, que faire lorsqu'en retour il n'y a que de l'adversité qui nous attend ? La fin justifie-t-elle tous les moyens ? Quel est le sens de notre vie ? Qui cherchons-nous finalement à plaire absolument ? Les autres ? Notre égo ? Dieu ?

 

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