Réforme de la pensée musulmane-complet

par Abu Abdallah
Réforme de la pensée musulmane (I)

Si ce que beaucoup retiennent du discours du Pape Benoît XVI à l'Université de Ratisbonne, c'est une citation de l'empereur byzantin Manuel II Paléologue, la question fondamentale qu'il soulève est bien ailleurs.
Au lieu de se demander si le souverain pontife doit implorer le pardon, il faut se rendre à l'évidence que sa posture relève plus d'un défi que d'une insulte aux musulmans. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que l'ex-cardinal Ratzinger exprime des propos controversables sur l'islam. Si le Vatican a vite essayé de rectifier le tir, le fait est que le débat est plus que jamais ouvert. Allant du théologien Küng au ministre de l'Intérieur suisse Couchepin, on s'interroge sur la nature de Dieu en islam et sur le lien entre la raison et la foi musulmane. Est-il aussi possible de réformer la pensée musulmane pour être en accord avec le temps ?
Loin des déclarations du Concile Vatican II, il y a là beaucoup plus qu'une discussion de type théologique ou philosophique. L'enjeu est géopolitique. Si l'islam et la raison sont incompatibles, cela soulève des doutes sur la place de la Turquie en Europe, sur l'intégration des populations immigrées ou même sur la possibilité d'amener la paix et la stabilité au Proche Orient en misant sur la démocratie. C'est du moins ce que pensent certains.

Inconscience 
Lorsque nous savons que le Pape Benoît XVI qualifie ce même empereur Manuel II Paléologue d' « érudit » et repose son exposé sur « la compréhension chrétienne de Dieu » du roi byzantin, il incombe aux musulmans d'y répondre avec humilité, respect, intelligence et sagesse.
On note que la pensée du Pape Benoît XVI n'accorde pas beaucoup d'importance à la contribution musulmane à la Renaissance en Europe ou à la découverte de la pensée grecque par les scolastiques médiévaux chrétiens. Indirectement, il apporte aussi de l'eau au moulin d'Huntington qui oppose l'islam à l'idéal occidental fondé sur la raison. Cette ‘inconscience " du Pape, pour reprendre l'expression d'un journaliste français, s'ajoute à la maladresse de limiter sa référence islamique sur la question à l'opinion du savant andalou Ibn Hazm, fondateur de l'école de jurisprudence zahirite.
D'ailleurs, en situant le verset " Il n'y a nulle contrainte en religion " comme ayant été révélé lorsque le Prophète (saw) était " impuissant et menacé ", le Pape Benoît XVI modifie la donne complètement. Selon tous les savants, ce verset fondamental sur le droit à la liberté fut révélé à Médine, donc, quand la société musulmane était dominante. Le Coran et la Sounna, l'exemple prophétique, nous démontrent clairement qu'accepter l'islam est une question de conscience, et ne peut se faire par la force.
C'est également " regrettable " que le mot " guerre sainte " soit utilisée par le Pape Benoît XVI parce que, dans les références islamiques, ce qui prime c'est l'idée de " jihad ", un effort et une résistance. Si celle-ci peut prendre la forme d'une lutte armée, cela ne peut se faire qu'en ultime recours et sous des conditions strictes de respect de la dignité humaine.


Réformisme
Doit-on pour autant dire que tout est parfait chez les musulmans ? Cela est loin d'être le cas comme le montrent de nombreux événements tant sur le plan local qu'international. Le Pape Benoît XVI ne fait finalement que rappeler aux musulmans qu'ils font face à un défi. Pouvez-vous concilier la foi et la raison ? Y a-t-il une modernité islamique ? Y a-t-il un problème avec votre conception de Dieu et de la Révélation, qui résulte en un blocage ?
Si certains musulmans passent leur temps à dire qu'ils sont des victimes de l'Occident, il y en a d'autres qui, depuis longtemps, non seulement se sont penchés sur ces questions mais sont même arrivés à y apporter des réponses claires. Ce sont les réformistes de la pensée musulmane qui appartiennent à une tradition qui est aussi vieille que l'islam lui-même.


Un nouvel élan
Souvent effacé par le traditionalisme musulman et ignoré par l'Occident, il n'empêche que, depuis plus de deux siècles, le réformisme musulman connaît un élan nouveau. Certes, il y a eu des hauts et des bas, surtout lorsque certains réformistes se sont engagés en politique et se sont opposés aux forces coloniales ou encore aux dictatures. La pensée réformiste a aussi quelquefois péché par manque d'énergie créatrice et d'intelligence du contexte. Il n'empêche qu'elle est bien vivante et qu'elle représente le mouvement de l'islam dans le temps et l'espace.
Elle n'a pas attendu les propos du Pape Benoît XVI pour relever le défi et s'exercer à prouver que la nature de Dieu en islam ne pose pas problème, que la foi et la raison ne s'opposent pas et que l'islam n'est pas incompatible avec la modernité.


Insha Allah…
Nous nous arrêterons dans les deuxièmes et troisièmes parties sur les grands réformistes musulmans. Nous consacrerons la suite au cas du réformisme
libéral moderniste, un courant que certains en Occident voient comme porteur de leur agenda chez les musulmans. Puis, nous analyserons le rôle des traditionalistes, ceux qui sont de facto les " clergés " de la religion musulmane. Reconnus, et même souvent instrumentalisés par les pouvoirs, ces savants ont une grande légitimité populaire. Finalement, nous conclurons avec l'identification des perspectives concrètes de progrès de la pensée musulmane au niveau global et dans le contexte mauricien.

 

Réforme de la pensée musulmane (II)
A l'époque du Prophète (saw), la voie qui mène à Dieu, littéralement la Sharia, est définie tant par le Coran et la Sounna que par l'effort par la raison afin trouver des solutions (ijtihad) ou encore par les coutumes de l'environnement immédiat (urf). Les événements historiques comme le quotidien du Prophète (saw) et de ses compagnons apporteront de multiples exemples de ce qu'est la Sharia tant dans le cadre du lien intime avec Dieu (tassawuf) et du culte (ibadaat) qu'au niveau de la conduite des affaires de l'État et des affaires mondaines (muamalaat).Après l'ère prophétique, les premiers califes (entre l'an 632 et l'an 661) apporteront vite des réformes dans l'esprit du Coran et de la Sounna afin de répondre aux exigences d'une société en mutation constante. Lorsque Abu Bakr s'attaque au refus des riches de donner la zakaat, lorsqu'il ordonne la compilation en écrit du Coran ou encore lorsqu'il consulte les compagnons avant la prise des décisions, il ne fait que s'adapter aux réalités de son temps. Umar ira plus loin en suspendant la sanction corporelle au voleur lorsque l'État ne sera pas en position de répondre aux besoins des pauvres. Allant encore une fois au-delà d'une interprétation littérale des textes, il décidera que les terres de l'Iraq et de la Syrie ne doivent pas être distribuées aux conquérants musulmans. Uthman apportera des modifications par rapport à certains détails du pèlerinage et introduira le deuxième appel de la prière du vendredi. Ali, le meilleur des juges comme l'avait appelé le Prophète (saw), prêtera serment comme calife en jurant de suivre uniquement le Coran et la Sounna, refusant de se soumettre aux opinions des califes qui l'ont précédé et préférant la sienne à la place.


Au fil des siècles
Deux écoles de pensée évolueront très vite. L'une attachée à la tradition, Ahl al Sounna, se développera dans l'atmosphère close de Médine autour de l'imam Malik. À Koufa en Iraq, les réalités sont différentes et les défis ne manquent pas : l'imam Abu Hanifa et ses disciples auront beaucoup recours à l'ijtihad pour trouver des solutions aux problèmes nouveaux.
Elève de l'école Ahl al Ray de ces derniers et aussi de l'imam Malik, As Shafii sera le père de l'usul-ul-fiqh, la science des fondements de la jurisprudence islamique. Il donnera ainsi une méthodologie concrète à l'exercice suprême de traduire dans la réalité les objectifs de la Sharia. Beaucoup voient en lui, un siècle après le Prophète (saw), le premier mujaddid, réformiste porteur du renouveau musulman.
Interrogé quant à la différence flagrante de ses opinions juridiques dépendant de l'endroit où il se trouve, en Égypte ou en Iraq, il répondra que les contextes sont différents, donc, les réponses peuvent l'être également.
L'œuvre de l'imam Ash Shafii, Al Risala, sera décortiqué par les générations suivantes, les savants s'enfermant souvent dans des disputes interminables et peu utiles. Si les philosophes Al Kindi, Al Farabi et Ibn Sina (Avicenne) devront faire face à des polémiques qu'engageront les plus traditionalistes, trois siècles plus tard, al Ghazali donnera un souffle nouveau à la pensée musulmane. Il affirmera que " quiconque affirme que l'islam est contre les preuves géométriques, contre les arguments philosophiques et contre les lois de la nature, celui-là est un ami obscurantiste de l'islam ".

Viendra ensuite Ibn Rushd (Averroès), le grand " Commentateur d'Aristote "persécuté en son temps, mais réhabilité peu avant sa mort. Ces philosophes comme d'autres savants à l'instar du mathématicien al Khawarizmi ou du "génie " al Biruni contribueront à la Renaissance de l'Occident.
Un autre grand savant andalou du XIIIe siècle, Ash Shatibi portera une réflexion extrêmement pertinente sur les objectifs de la Sharia, délaissant souvent la littéralité des textes pour rester fidèle à l'essence du message de l'islam.


Salafiya
Figure emblématique du réformisme au XIVe siècle, Ibn Taimiyyah appelle à un retour aux sources, donc au Coran et à la Sounna. Il influencera, entre autres, Ibn Abdul Wahab qui au XVIIIe siècle s'alliera avec le clan d'al Saoud pour " purifier " les lieux saints de l'islam. La référence aux générations qui ont suivi le Prophète (saw), les salaf, donnera un nom à ce mouvement : la salafiya. Toutefois, une rupture se fera avec le réformisme lorsque certains se mettront, soit à suivre aveuglément ces réformistes d'antan, soit à se limiter à une interprétation littérale des sources.
Shah Waliyullah au XVIIIe siècle et Al Afghani au XIXe vont redonner à l'ijtihad ses lettres de noblesse. Ce dernier sera le grand promoteur de la salafiya réformiste avec son disciple, l'Égyptien Muhammad Abduh. Ils marqueront le réveil du monde musulman après un déclin de plus de trois siècles culminant avec la disparition inévitable du califat en 1924.

 

Réforme de la pensée musulmane (III)

La réforme sera d'abord spirituelle chez Al Afghani, comme elle le sera chez tous ceux qui prendront le flambeau après lui. Invariablement, ces réformistes auront tous, de Muhammad Abduh à Al Banna en passant par An Nursi en Turquie, un attachement profond au soufisme tout en demeurant dans le cadre légaliste. Toutes les dimensions de leur engagement réformiste seront empreintes de ce lien avec le Très Haut. L'Indien Muhammad Iqbal évoquera, lui, l'idée d'une " démocratie spirituelle ", parlant dans un même souffle de la Transcendance et de la communauté de foi. En conformité avec la vision salafiste, il rejettera l'idée de l'union du créé avec le Créateur. Al Banna se référera souvent à la spiritualité islamique, " al rabbaniyyah ". Al Faruqi, porteur du mouvement aux Etats-Unis dans l'après-guerre, placera le concept de tawhid, l'unicité absolue de Dieu, au centre de son analyse du monde. Son contemporain Fazlur Rahman reconnaîtra aussi le rôle central de la foi, défendant la primauté du Coran sur toutes les sources secondaires.

Intellectuelle
Le retour aux sources implique le fait de se débarrasser d'opinions et de lectures faites par d'autres savants dans d'autres contextes. Muhammad Abduh limitera souvent la Sounna aux narrations prophétiques d'une authenticité comparable au Coran. Son disciple Rashid Rida rectifiera et revisitera les fondements de la jurisprudence islamique afin de démarquer le champ où l'ijtihad s'étendra. Il conclura que dans le domaine des affaires mondaines (muamalaat), la permissibilité est la loi et l'interdiction n'est qu'exception. Comme ash Shatibi auparavant, il sera l'avocat du principe de maslaha où une solution fondée sur le bénéfice commun peut être préférable à une règle établie. Fazlur Rahman dira que la Sounna est " vivante ". Il ressort que le Coran n'est pas a priori un document légal, mais un guide de principes moraux insérés dans un contexte historique. Il soulignera l'équivalence
des concepts de Sounna et d'ijtihad chez les premiers savants. Muhammad Iqbal définira l'ijtihad comme le principe de mouvement dans la structure de l'islam.La foi et la raison sont plus que jamais en harmonie dans la pensée musulmane tant chez l'algérien bin Badis, le turc an Nursi, l'égyptien al Banna ou encore le perse Shariati. Muhammad Abduh ira même jusqu'à élever la rationalité au même rang que la révélation car elle fait partie de la fitra ou le souffle originel. Plusieurs parmi les réformistes ont rédigé des commentaires du Coran, celui du Pakistanais Al Mawdudi étant très répandu jusqu'aujourd'hui.


Sociale
Quel sera l'apport de ces derniers réformistes à la société de leur temps ? Certains comme Al Banna, Al Mawdudi, An Nursi et bin Badis fonderont des associations avec des centaines de milliers d'adhérents engagés sur le plan éducatif, social, économique et culturel. D'Al Afghani à Muhammad Iqbal, ils se battront tous contre les forces coloniales, une lutte souvent confondue avec un rejet de l'Occident. Ils permettront l'arrivée au pouvoir de Nasser, d'Atatürk et des indépendantistes dans leurs pays respectifs. Après la prise du pouvoir par ces derniers, ils subiront souvent les pires persécutions. Ils connaîtront la trahison, la prison, l'exil ou même l'assassinat. Si certains ont pu, un moment, croire au retour du califat, ils comprendront vite qu'il faudra œuvrer, à la place, pour une société islamique. S'ils se lanceront en politique, celle-ci ne sera pas leur but en soi. Ils prôneront une réforme totale de la société musulmane en misant sur l'éducation des peuples. Ils refuseront l'idée d'une révolution imposée par la force. L'éducation des femmes et la condition féminine en général constitueront une priorité constante. Ils respecteront le pluralisme des idées, des cultures et des religions, encourageant le dialogue constructif et concret. Le principe de consultation, dit shoura, sera au centre de leur processus de prise de décisions.
Certains parmi eux comme Muhammad Abduh ou Fazlur Rahman seront appelés à occuper d'importantes positions religieuses ou universitaires.D'autres formeront une relève qui, face à la dictature dans les pays musulmans, devra souvent chercher exil ailleurs. Ceux qui ne pourront se réfugier développeront, dans certains cas, un discours radical comme une réponse à la persécution qu'ils subiront. Ainsi, Syed Qutb, qui sera condamné à mort en Égypte, appellera à résister par la force à l'oppresseur musulman. Contraire à la pensée d'un réformiste comme Al Banna, par exemple, une tendance révolutionnaire émergera parmi certains se disant ses disciples. Ces derniers adopteront aussi une lecture des sources littéraliste, rejoignant ainsi les traditionalistes dans leurs positions comme sur la question du jihad ou encore sur les relations avec les non-musulmans. Les dés sont jetés pour ce que le monde éprouvera au début du XXIe siècle. 

Réforme de la pensée musulmane (IV)
La nécessité de réforme dans les sociétés musulmanes est aujourd'hui unanimement reconnue. L'administration Bush en a même fait une priorité de sa politique étrangère. Les monarchies et les dictatures, souvent soutenues par la Maison Blanche, affichent également leur intention de procéder à une certaine réforme. Est-ce la même réforme qu'attendent les musulmans ou que défendent les réformistes ? La réforme peut-elle être pilotée de l'extérieur de l'Oumma ? Quelle pertinence ont ceux que les médias occidentaux qualifient de " nouveaux penseurs de l'islam " dont la posture est nettement plus libérale et moderniste. S'agit-il de réformer l'islam en soi, comme le revendiquent ces derniers ?


La foi et la communauté
Les réformistes de toutes les époques placent la foi au cœur de leur engagement. Ils font aussi de la proximité avec la communauté un souci permanent. Ils cherchent le bien d'ici-bas et de l'au-delà par une réforme spirituelle, intellectuelle et sociale du monde où ils vivent. Donc, ce n'est pas l'islam en soi qu'ils veulent réformer car cette réforme se fait au nom même de l'islam.
La foi et la communauté n'ont pas la même importance dans la pensée libérale-moderniste qui accorde une primauté absolue à l'individu, " le moteur et la finalité de cette réforme " selon le contemporain Malek Chebel. Cette vision est loin d'être partagée par les musulmans. Les " nouvelles lumières de l'islam " ont peu d'influence chez ces derniers, étant perçues – injustement dans la plupart des cas - comme des agents d'un néo-colonialisme occidental.
Si comme musulmans ils ne peuvent questionner l'authenticité du Coran, les libéraux-modernistes négligent souvent le rôle de la Sounna. Cela a une influence significative sur l'interprétation qu'ils donnent au Coran. S'appuyant tantôt sur des philosophes d'antan et tantôt sur les exemples de Muhammad Abduh ou encore de Fazlur Rahman, ils prônent un rationalisme proche de ce que proposait l'école mutazilite. Cette dernière, imposée de force comme doctrine officielle par le calife Al Mamoun au IXe siècle, applique la raison jusque dans le domaine des fondements de la foi (aqidah) résultant en de nombreux heurts avec la compréhension établie concernant Dieu, Sa Révélation et Ses attributs.


Le modèle occidental
Comme l'affirme Mohammed Arkoun, professeur à la Sorbonne, la réforme musulmane " conservatrice " pèche par l'absence d'un modèle d'action de type occidental. Il incombe, entre autres, de rompre avec le mythe qui lie la religion avec la
politique en islam. Le Soudanais Mahmood Taha, et avant lui l'égyptien Abd al Razzaq, en avait déjà fait l'apologie au siècle dernier. Ce dernier croisa le fer avec Rashid Rida comme, sur la même question, quelques décennies auparavant, en Inde, Al Afghani s'opposa à Ahmad Khan.
La société musulmane doit-elle suivre la voie de l'Occident pour connaître sa Renaissance ? Atatürk, Nasser et de nombreux dirigeants qui s'accaparèrent du pouvoir dans le monde musulman s'engagèrent à laïciser leurs pays respectifs, apparemment, dans ce but spécifique. Ils furent aidés en cela par les anciennes
puissances coloniales. D'autres pays, comme l'Arabie Saoudite, mirent en place
des systèmes qui sont islamiques plus dans la forme que dans le fond. La salafiya littéraliste y eut le dessus sur la salafiya réformiste. Le comble est que, l'économie libérale aidant, le libéralisme-modernisme est aujourd'hui visible jusqu'à devant la Kaaba. Et les forces américaines sont postées un peu plus loin.


Amalgame
L'Occident refuse souvent de distinguer entre le mouvement réformiste, essentiellement non-violent, et les éléments radicaux, littéralistes et nettement minoritaires, qui agissent avec une violence inouïe et qui appellent à la révolution. L'amalgame vise à discréditer le réformisme musulman. Les théoriciens du libéralisme-modernisme, et certains néo-spécialistes de l'islam, confortent les médias et les politiques occidentales dans une telle analyse.
L'administration Bush est plus à l'aise avec les monarchies et les dictatures à la tête des pays musulmans qu'avec la possibilité de voir les réformistes aux commandes. La lutte aveugle contre le terrorisme est une justification suffisante pour le maintien des monarchies et des dictatures. Instaurer des libéraux-modernistes au pouvoir comme en Afghanistan ou en Irak serait, toutefois, une alternative plus soutenable, souhaitable même, pour les intérêts occidentaux. Le même amalgame se fait au sein des sociétés occidentales entre les réformistes pacifistes qui revendiquent pleinement leur appartenance à l'Occident d'aujourd'hui et les extrémistes sectaires et violents. Il en découle un soupçon généralisé vis-à-vis de tout musulman qui veut demeurer fidèle à l'islam dans le respect du contexte où il se trouve. Finalement tout musulman est un terroriste potentiel. En sont épargnés, peut-être, les libéraux-modernistes ou les adhérents de confréries soufies. Les premiers sont parfaitement assimilés dans la culture dominante et les derniers ne sont pas politiquement dangereux.
Au cours de l'histoire récente, différentes forces se sont jointes afin d'empêcher la venue au pouvoir des réformistes. Ces derniers n'ont jamais lâché prise et le défi politique a pris la forme d'une obsession pour certains parmi eux. Ils y ont laissé beaucoup d'énergie, souvent au prix d'une stagnation de leur pensée face à un monde qui change. Les actions sociales qu'ils ont entreprises ont été interprétées comme étant politiquement motivées. Ce qui était loin d'être toujours le cas. Le terrain de la formation a trop souvent été abandonné aux traditionalistes, l'analphabétisme rendant le message de réforme inaccessible finalement à la grande masse musulmane.
Qui sont les traditionalistes de notre temps ? Quelle légitimité ont-ils ?
Sont-ils réformables ? Sont-ils un obstacle au progrès de la pensée musulmane et celle de la société ?


Les traditionalismes
Il existe plusieurs traditionalismes qui parfois n'hésitent pas à s'opposer entre eux. D'abord, il y a celui des écoles de jurisprudence. La grande majorité des musulmans suivent, plus ou moins aveuglément, ce que les savants de ces écoles ont produit, il y a plusieurs siècles, comme directives islamiques concernant tous les aspects de la vie. L'identité musulmane est également façonnée par une référence persistante à la tradition ancestrale. Quelquefois cela se fait, non seulement au détriment des exigences du contexte actuel, mais aussi en contradiction avec ce qu'exige l'école de jurisprudence à laquelle la personne est dite attachée. Troisièmement, relevons le fait que c'est aussi le traditionalisme qui l'emporte, souvent, en ce qui concerne le culte.


Mouvement qui a émergé au siècle dernier en Inde, le Tabligh Jamaat fait de l'établissement des prières quotidiennes sa mission auprès de la communauté.
D'autres, comme certains groupes chiites, les Barelwis ou les néo-Ahl ul Sunna, mettent l'accent sur diverses commémorations liées à des personnalités pieuses
qui leur sont chères. Leur traditionalisme cultuel ressemble à celui des confréries soufies.
Les derniers-nés parmi les traditionalismes sont ceux qui disent suivre à la lettre les enseignements des réformistes comme Ibn Taimiyyah, ibn Abdul Wahab ou même les savants salafistes de ces derniers temps. Soutenant le régime saoudien et instrumentalisés par celui-ci, ils font souvent preuve d'un formalisme intolérant. En Iran, il existe un traditionalisme similaire, ultraconservateur et lié au pouvoir, attaché à la mémoire de Khomeiny.


Littéralité
Les savants traditionalistes sont perçus comme le clergé de la communauté musulmane. Ils ont une énorme influence sur la masse populaire et ne peuvent être ignorés par les pouvoirs. A défaut d'une vive intelligence du contexte local et global, et d'une exposition à la réalité quotidienne, ils deviennent vite dépassés par les défis du monde moderne, et souvent, "manipulables".
Tous les traditionalistes ont une lecture littéraliste des références islamiques, y compris des sources secondaires comme les opinions ou les préférences des savants d'antan. Ils sont rejoints en cela par certains qui sont déçus par le réformisme et sont devenus révolutionnaires dans leur engagement, une infime minorité qui adopte une approche radicale et quelquefois violente.
Si le sens premier des textes est littéral, il incombe de faire ressortir que la raison d'être de la Sounna est de contextualiser l'application des textes. La jurisprudence est un instrument au service de la foi, et non le contraire. Si dans le domaine des fondements de la foi (aqidah) et du culte (ibadaat), c'est la littéralité qui prime, il faut reconnaître que cette approche a pour but d'éviter des interprétations farfelues et des innovations qui ne sont nullement pertinentes lorsqu'il s'agit de matières intemporelles.
Dans la sphère des affaires mondaines (muamalaat), y compris la politique, le respect des principes généraux et des objectifs suprêmes (maqasid) et du sens global (hikmah) est primordial. C'est pourquoi, dans ce domaine, la permissivité est la loi première et l'interdit n'est qu'exception. La raison est indispensable afin de concilier le texte et le contexte. Les traditionalistes peinent lamentablement ici lorsqu'ils se limitent à la littéralité des références.


Réforme de la pensée musulmane (V et fin)
Dans cette dernière partie, nous évoquerons la capacité de réforme de la communauté musulmane, particulièrement dans le contexte mauricien. Si la réforme est un processus permanent, elle n’apportera un renouveau que si elle est fondée sur une vision partagée, soutenue par une pédagogie appropriée, articulée dans le temps autour de principes définis, de stratégies flexibles et d’actions concrètes, et axée sur une méthodologie qui se substitue pas à la finalité de cette réforme.


Reconnaître notre capacité
La première révélation relative à l’heure où commence le jeûne fait référence au moment « où se distingue le fil blanc du fil noir ». Un compagnon du Prophète (saw) comprit cet ordre au sens littéral. Il prit, donc, un fil de laine blanc et un autre noir afin de déterminer à la lueur du jour le début du jeûne. Le Prophète (saw) lui précisa qu’il s’agissait de l’instant où on différencie à l’horizon, entre le fil blanc de l’aube et le fil noir de la nuit. Et Dieu fit alors descendre deux mots, « min’al fajr » (de l’aube), afin de compléter la révélation précédente.
Cette histoire nous montre que si la littéralité est le sens premier en ce qui concerne les connaissances qui ne sont pas accessibles à partir de la raison, comme les fondements de la foi ( aqidah) et le culte (ibadaat), il demeure que l’intelligence du texte ne se résume pas à une compréhension superficielle. C’est le cas en particulier dans le domaine des affaires mondaines ( muamalaat). Toutefois, l’autre leçon de cette histoire est la pédagogie dont font preuve Dieu et son Prophète (saw). Il y a une prise en compte de la capacité de réforme des gens, de leur psychologie, de leur intelligence, de leur rythme, de leur limite et de leur potentiel. La prohibition de l’alcool, en trois étapes, est un autre exemple. Si les principes sont révolutionnairement explicites, leur application est toujours l’objet de considérations contextuelles.


Le laboratoire mauricien
Avec un taux d’éducation supérieur à l’ensemble du monde musulman et une exposition sans pareille à un monde dynamique et pluriel, la communauté musulmane de Maurice englobe, en son sein, la plupart des écoles de pensée et des tendances de l’islam. Elle bénéficie également d’un niveau de développement, d’une liberté et d’une paix qui font souvent défaut ailleurs. Contrairement aux musulmans de l’Occident, ici la question d’intégration ne se pose pas car, ensemble avec les autres citoyens, ils ont construit ce qu’est la République de Maurice d’aujourd’hui.
Si la tendance libérale-moderniste est plutôt inexistante à Maurice, le mouvement réformiste, par contre, a toujours eu une influence significative tant au niveau national qu’à l’intérieur de la communauté. Toutefois, dans ces derniers champs, la prédominance des différents courants traditionalistes est un fait indéniable, même si ceux-ci sont souvent profondément divisés entre eux. L’heure est de dépasser ces divisions et de faire face, ensemble, aux graves défis qui nous attendent.
Si les traditionalistes doivent être le pied d’appui de la communauté, les réformistes en sont le pied d’accueil du mouvement qui permettra le progrès, de tous, tant dans la sphère spirituelle que sur le plan intellectuel ou social. Les musulmans ne peuvent avancer en marchant sur un seul pied.


Porteur de valeurs universelles fondées sur la foi en l’Unique, croyant fermement en la fraternité humaine et suivant la tradition des Envoyés de Dieu d’Adam à Mohammad en passant par Abraham, Moise et Jésus, la paix soit sur eux, le musulman mauricien / Mauricien musulman doit prendre conscience qu’il n’est pas seul dans sa marche. Il est appelé à coopérer dans le bien et à refuser le mal, ensemble avec ceux qui partagent une éthique similaire. Mieux encore, il doit « courir » et rivaliser les autres en devenant le plus utile vis-à-vis de ses semblables, qu’ils soient musulmans ou non.
Ainsi la pauvreté, la drogue, le VIH/SIDA, la corruption, le communalisme, la criminalité, la décadence morale, l’échec scolaire, la crise familiale, les maladies non transmissibles ou encore la violence sont autant de chantiers de lutte, de jihad, qui l’attendent. Comme, en solidarité avec tous les êtres de conscience, il doit s’engager à dénoncer toutes les injustices commises, ici ou ailleurs, et à aider à changer le monde. La pandémie du VIH/SIDA en Afrique, par exemple, doit l’interpeller sérieusement.
Une évolution de la pensée musulmane grâce à l’ijtihad, lorsqu’elle est traduite dans la réalité, nous permettra, par exemple, d’apporter une lumière nouvelle sur les débats actuels concernant l’avortement, l’éducation sexuelle, la peine de mort, la toxicomanie, le don d’organe, la fertilisation in vitro ou encore les orientations économiques du pays. Trop souvent nous avons une perspective réductrice de ce que préconise l’islam en ces matières. A force d’opposer les droits divins aux droits humains, alors qu’en islam c’est un faux-débat, nous laissons passer une occasion unique de rappeler le sens que l’islam donne à la vie.
En tant que citoyen musulman, nous devons avoir notre mot à dire concernant l’éthique de la réforme du secteur de l’éducation ou encore celle de l’économie. Dans ce dernier cas, une industrie de la canne qui aurait pour but de produire des boissons alcooliques ou encore un secteur touristique qui reposerait sur l’attraction des casinos serait contraire à l’éthique islamique.


Le sens
Or à heure où la modernité est devenue synonyme d’occidentalisation, où la mondialisation est une affaire d’argent et où les droits et les responsabilités sont dissociés, il est essentiel de rappeler le sens que l’islam donne à notre humanisme. Si la référence à l’Unique est incontournable, il convient de souligner que notre conception de Dieu et de l’homme reflète une aspiration qui est en chaque être, al fitra. Reconnaître cet élan vers Lui à travers Ses signes - que ce soit le monde, les sentiments, la raison ou la révélation - c’est le premier pas de ceux qui cherchent à entrer dans la paix de Dieu. Cheminer dans voie vers Lui, la Sharia, est l’épreuve de la vie du musulman.
Afin de demeurer fidèle au sens, il est essentiel aux musulmans, d’ici et d’ailleurs, de faire l’effort critique de revenir aux sources authentiques que sont le Coran et la Sounna. Ainsi, nous éviterons de voir notre monde à travers le prisme de ceux qui nous ont précédé. Leurs relations souvent conflictuelles avec le pouvoir des monarques ou des dictateurs, avec la laïcité imposée par ces derniers ou par les forces coloniales, avec des non-musulmans de l’Occident défendant certains intérêts ou idéologies, avec le prosélytisme des missionnaires ou encore avec d’autres branches de l’islam comme le chiisme, ne doivent pas marquer à jamais notre lecture de la réalité actuelle. Il en est de même pour ce qui est des tensions intercommunautaires qui ont pu exister dans le passé, ici ou ailleurs. Les logiques binaires du type ‘majorité’ vs. ‘Minorité’, ‘terre d’islam’ vs. ‘Terre de guerre’, ‘religieux’ vs séculier’, ‘islam’ vs. ‘Occident’ ou encore la réduction identitaire n’ont aussi aucune pertinence de nos jours.


Les réformistes d’aujourd’hui
Cela ne signifie nullement que nous n’avons rien à apprendre de l’histoire ou des autres contextes. Ce dont nous avons besoin, plus important sans doute que ce leader dont rêvent certains musulmans, c’est une nouvelle génération de réformistes (islahiyyoun), pionniers d’un renouveau ( mujadiddoun) spirituel, intellectuel et social. Fermement attaché à la foi et à la communauté, respectant les traditionalistes tout en se démarquant d’eux dans le domaine des affaires mondaines (muamalat), ce collège de nouveaux réformistes doit se complémenter en compétences car les chantiers de réforme sont plus vastes que jamais.
Certains seront des spécialistes de terrain (e.g dans le cadre mauricien on peut inclure des toxicologues pour la question de la drogue/VIH-SIDA, des ingénieurs de la filière canne ou encore des économistes pour ce qui est de la réforme du secteur sucre) et d’autres des érudits en sciences islamiques qui travailleront ensemble afin d’établir un ijtihad nouveau pour une transformation sur la base de l’éthique islamique. Il ne sera plus question de s’adapter par nécessité, mais d’un vrai travail d’ « engineering » social à la lumière des sources et dans le cadre du contexte mauricien. Le Muslim Citizen Council est sans doute l’instance appropriée afin de lancer une telle initiative. Pourrons ici aider les locaux, l’expérience des savants réformistes contemporains comme Al Qardawi, Al Mawlawi ou Al Alwani qui sont actifs en Europe et aux Etats-Unis, et aussi d’autres moins connus mais tout aussi engagés au Maroc, en Jordanie, en Inde, en Malaisie ou en Indonésie, ou encore, pour ne pas le nommer, Tariq Ramadan qui connaît Maurice parfaitement.


Conclusion
Dieu ne change pas la situation des gens tant qu’ils ne changent ce qui est en eux-mêmes. La vision des réformistes doit être vulgarisée plus largement afin d’effacer les craintes tant de la part des traditionalistes que de ceux qui les soupçonnent d’être des extrémistes potentiellement violents. L’éducation tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté, la communication et le dialogue à tous les niveaux et l’action sur le terrain sont essentiels afin de permettre un renouveau musulman. L’engagement citoyen, la société civile, l’interreligieux, la politique au service des plus vulnérables et le respect d’une éthique, dans le cadre professionnel ou ailleurs, sont aussi les priorités actuelles des réformistes. Une réforme qui, nous devons nous souvenir, commence toujours par le cœur…et dont l’ultime récompense est le fait d’être avec Dieu. 

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