1431 : Ne désespérons pas des hommes

Par Abu Abdallah

Un jour, une personne manqua une prière en congrégation. Il remarqua qu’il n’y eut qu’un seul frère qui vint partager son chagrin. Et si c’était un enfant qu’il aurait perdu, il y aurait eu des milliers à lui présenter leurs condoléances. Et il ajouta que les gens trouvaient plus facile de subir un malheur dans la foi que de perdre un être cher...

Umar bin Khattab disait qu’il se peut qu’un homme arrive à peine à accomplir une seule prière qui s’approche de la perfection durant toute sa vie.

Et le Coran nous révèle que nous n’atteindrons jamais la plénitude de la foi sans que si nous ne donnions de bonne gré ce que nous chérissons le plus.

Le constat n’est guère brillant lorsqu’il s’agit de la spiritualité que nous vivons aujourd’hui. Nous sommes à des années lumière de l’excellence en la matière.

Intellect

Le retard du monde musulman en matière de développement intellectuel n’a comme égal que la monstruosité que symbolise La Tour de Dubaï. Et le ridicule est à son comble lorsque les pétromonarchies prennent comme référence scientifique incontestable un banal email s’attaquant, apparemment , à l’évidence du changement climatique.

De nombreux savants musulmans peinent à concilier une vision figée qu’ils ont de l’islam avec la réalité de notre monde. Les tentatives d’adaptation en matière financière avec l’économie libérale dominante reflètent surtout une incapacité de résister et de transformer un système global fondamentalement injuste.

A l’heure où la technologie pousse l’homme à des dérives, les musulmans n’arrivent pas, non plus, à rappeler au monde que science sans éthique est danger. Encore moins à partager avec autrui l’universalité des principes de l’islam...

Economie

On se réjouit presque du fait que la crise a épargné le secteur banquier et financier dit "islamique". Au fait, la racine du mal qui est le "riba", l’intérêt, a rarement été mise en cause. Son contraire qui est l’entraide, la générosité et la compassion n’ont pas de place dans le système économique libéral.

La Révélation ne nous dit-elle pas que bienheureux sont ceux qui sont sauvés de la gourmandise de leurs âmes ? Or la société de surconsommation, qui comprend les musulmans, ne fait qu’épuiser de façon insoutenable les ressources de la planète.

Et lorsqu’on se limite à la zakat comme un rituel de charité, on fait complètement l’impasse sur la dimension libératrice des instruments de développement que l’islam nous présente.

Politique

Le "wahn" qu’avait prédit l’Envoyé (saw) est définitivement là. L’amour de ce monde et le fait de détester la mort ont conduit les musulmans, malgré leur nombre, a subir une domination sans précédent. Economique d’abord, mais également politique et, conséquemment, culturelle.

Celles-ci servent d’antennes pour mieux asseoir une colonisation nouvelle, un esclavage moderne. Que nous proposent les politiques sinon que des discours qui font rêver alors que les actes suivent rarement ? La culture médiatique qui nous envahit est leur complice dans ce jeu malsain. Tous ont abdiqué face à la toute puissance économique ! Obama risque de devenir la plus grande déception de l’histoire. Sa politique sécuritaire allant des fouilles corporelles visant spécifiquement des musulmans à une éventuelle action militaire au Yémen, n’est pas si différente de celle de George W. Bush. Et la Palestine, entretemps, continue de souffrir...

Maurice

Face à ce sombre tableau, les musulmans de Maurice peuvent adopter trois attitudes possibles. D’abord, ils peuvent se contenter du fait qu’ils sont mieux lotis que leurs coreligionnaires d’ailleurs et décident, donc, de dormir sur leurs lauriers. Sinon, ils peuvent se retrouver dans ce constat général et se dire que les musulmans sont perdus, sinon victimisés quelque soit l’endroit où ils se trouvent.

Troisièmement, tout en prenant note des acquis et des faiblesses de notre situation, nous nous engageons de manière critique et responsable afin d’améliorer notre avenir. Et celui de nos concitoyens, comme le sort de ce bout de terre entourée d’océan qui nous appartient à tous. C’est cette dernière approche que nous préférons et que nous proposons d’élaborer ci-dessous.

Cette année, ici, les attentions seront braquées sur deux évènements qui risquent de se suivre comme une ombre attachée à un corps. Et on risque de parler des deux d’un même souffle, avec la même frénésie, le même fanatisme, la même passion irrationnelle. Pour les mordus de l’un comme de l’autre, les résultats seront connus d’avance. A quoi serviront donc ces mois de campagne, de Coupe? Ces longues heures fixant les vedettes de ces évènements, les yeux rivés aux journaux, les oreilles clouées à la radio. Sans oublier les interminables discussions à la maison, entre amis, dans le bus ou au travail. Risque-t-on de voir des dérapages, ici ou en Afrique du Sud, si le fair-play est bafoué ?

Priorités

Il faudra refuser de vivre la politique comme on s’emballe pour un match de foot. Même si les pouvoirs des politiciens sont limités, même si les dés sont jetés d’avance, même si tout est loin d’être idéal en politique, il faudra faire preuve de responsabilité citoyenne. Cela implique que nos voix ne peuvent être achetées. Que l’intégrité, la compétence, la capacité de servir et de rendre des comptes doivent primer sur toutes autres considérations.

Dans le cadre d’une citoyenneté égalitaire, le musulman, comme le non-musulman, ne peut avoir une revendication qui est au détriment d’autrui. Les politiques qui essaient de tendre le piège du communalisme doivent être sanctionnés, même s’ils bénéficient du soutien de groupes socioreligieux. La corruption dans toutes ses formes est totalement contraire à l’islam.

Ceux qui veulent le pouvoir doivent convaincre les gens sur les thèmes prioritaires comme l’éducation de nos enfants, la lutte contre la pauvreté, le problème de la criminalité et de la décadence morale, le transport et l’environnement, la méritocratie et l’égalité des chances , la question de la famille ou encore la consolidation de notre vivre-ensemble national. La proximité des élus avec leur mandants doit être un critère vital. Il revient aux électeurs de se montrer très exigeants et de ne confondre voter et supporter une équipe de foot.

Spécificité

Dans le respect de l’état de droit, il est parfaitement légitime d’avoir aussi un agenda transparent sur des questions qui touchent la communauté musulmane en particulier. Il ne s’agit nullement de chercher des passe-droits, mais de reconnaitre la spécificité des problèmes que font face les musulmans. Lorsque la nature des questions le demande, il faudra impliquer non seulement les politiciens musulmans, mais aussi toute autre partie concernée dans la proposition de solutions appropriées.

Premièrement, reconnaissons qu’il faut une révision du rôle et du fonctionnement des institutions que sont, entre autres, le Centre Culturel Islamique, le Muslim Family Council et le Waqf Board of Commissioners. Il y a également de nouvelles questions qui font surface comme le commerce du qurbani ou encore la certification des produits "halal". Toute la question de "Shariah-compliance" concernant la finance et l’économie est pertinente du point de vue de l’éthique islamique aussi, pas seulement du point de vue de la profitabilité. Nous ne pouvons aussi fermer les yeux sur le nombre de cas de divorce et de disputes liées à l’héritage au sein de la communauté musulmane, demandant une prise en compte complexe de diverses provisions légales.

Doit-on s’inspirer du modèle singapourien en ayant un Administration of Muslim Law Act ou peut-on avancer sur la base de "contractual agreement" et "community-based arbitration" comme aux Etats-Unis ? Voilà un débat qui fera honneur aux politiques qui cherchent à nous servir...

La pauvreté, la drogue, le VIH-sida, la délinquance, la prostitution sont des maux qui affectent non seulement les musulmans, ou uniquement les faubourgs de Port-Louis. Il est clair, toutefois, qu’il y a des dynamismes qui sont possibles au sein de la communauté afin de régler ces problèmes. Il faudra reconnaitre et épauler ces initiatives qui ont souvent, d’ailleurs, une portée intercommunautaire, sinon nationale. Une synergie des forces qui luttent contre ses fléaux est essentielle.


Les grandes universités du monde se consacrent tant à l’étude de l’islam et du monde musulman contemporain que des sciences humaines, de l’histoire et de la philosophie en prenant en compte le fait musulman. Il est important que l’Université de Maurice en fasse de même, ne serait-ce que sur le rôle des musulmans à Maurice. Tout comme il serait temps que la langue arabe y soit enseignée, et ceci non seulement à l’intention des musulmans. A terme, il faudra penser une formation intégrée pour nos imams, enseignants et autres cadres religieux, à Maurice même, au lieu de les envoyer au Pakistan ou en Arabie.

Conclusion

Au début, nous évoquions les faiblesses de notre spiritualité. Nous sommes si loin de l’excellence. Et pourtant, en se prosternant en toute humilité devant l’Unique, en implorant Son Pardon, en cherchant Sa Miséricorde, nous arrivons à espérer que Sa Grandeur dépasse nos faiblesses. Il est de même pour nos manques au niveau intellectuel, économique, politique, partout au monde comme ici à Maurice.

Nous sommes faibles, mais si nous nous tournons vers Lui, alors il y a espoir que nos faiblesses seront notre force dans l’humilité que nous devons avoir devant Lui.

Croyons-nous vraiment que ce sont nos moyens, nos stratégies, nos politiques qui vont nous sauver ? Nous ne pouvons rien changer et rien réaliser par nous-mêmes. Les résultats ne nous appartiennent pas. Il nous faudra nous remettre à l’Unique sincèrement, faire l’effort de nous engager de notre mieux et chercher Son Aide en toute humilité à chaque instant.

Finalement, s’il y a une chose, une seule chose, que nous devrons faire l’effort de valoriser à tout prix, c’est bien le rôle des parents.

Seul(e), un homme ou une femme, n’est souvent qu’un être impuissant face aux épreuves de la vie. Uni dans l’humilité et par l’amour en Dieu, ce couple devient un agent de transformation formidable. Ensemble, ils s’éduquent et se lèvent pour faire face aux défis du monde.

Un vecteur de bien et de bonheur l’un vis-à-vis de l’autre, envers leurs enfants, leurs proches, le voisinage, la société.

Faisons de cette décennie, insha Allah, celle des parents.

A réfléchir, ensemble, aux heures des matches de foot ou de campagne électorale...

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