Jihad pour le développement et la paix

par Abu Abdallah

Avec le mois du Ramadan, c’est le destin qui s’écrit de nouveau. Comme le disait Iqbal, l’Unique a le pouvoir de faire Sienne la volonté de ceux qui Lui sont proches. Ne pouvant clamer avec certitude être parmi ces derniers, il nous reste la possibilité de réfléchir à ce qu’aurait pu être leurs prières.

La nouvelle année de l’hégire sera bientôt suivie par la fin de la première décennie du troisième millénaire grégorien. Ces deux calendriers symbolisent-ils deux civilisations en conflit? Sans doute non car il n’y a, finalement, qu’une seule civilisation. Le défi qu’elle devra relever, cependant, est redoutable. Il s’agit du pluralisme sous toutes ces coutures, non seulement celui des calendriers, des religions, des traditions, des langues ou des idéologies, mais aussi celui des ethnies, des couleurs, des races, des communautés et des identités.. Que ce soit ici à Maurice ou aux Etats-Unis, avec la culture de l’information devenue désormais la marque de notre civilisation commune, nous voyons à quel point gérer ce pluralisme peut être une épreuve épineuse.

Pluralisme

L’islam nous enseigne que ce pluralisme est voulu par l’Unique. Nous l’observons dans la biodiversité comme dans la richesse de nos us et coutumes, dans nos divergences d’opinions comme dans nos goûts et intérêts, dans nos appartenances comme dans la variété des couleurs, des expressions, des formes et des émotions qui font notre univers à tous. La création est plurielle, séparable en de multiples genres, marquée de différences de toutes sortes. Certes, chacun ou chaque chose possède une particularité propre, mais nulle créature n’est unique dans l’absolu. Chaque individu partage, ainsi, des traits avec d’autres de la même espèce ou du même ordre. Et la création est riche de choses qui coexistent avec leurs contraires…le jour et la nuit, le chaud et le froid, le blanc et le noir, le positif et le négatif, la vie et la mort.

Et il y a l’Unique. Sinon comment L’appeler ? Car Il est ni homme, ni femme ; ni mâle ni femelle ; n’engendre pas et n’est pas engendré ; incomparable, non-reproductible et indivisible ; parfaitement transcendant et au-delà de nos limites; dépendant de rien et tout dépendant de Lui. Rien ne Lui ressemble. Sans commencement et sans fin. Qu’on le nomme Dieu, Créateur ou Seigneur, notre connaissance n’est qu’infime à propos de ce qu’Il est. La foi qui est nous, la Révélation qui nous est parvenue comme les signes autour de nous ne font que nous rappeler son unicité absolue, qu’Il n’a aucun associé et qu’il est Un, Unique.

Si ce qu’Il a crée est à Son image, nous devons comprendre que les images, elles, peuvent être multiples. Les images ne deviennent jamais l’objet. Les images ont des limites. Elles peuvent se ternir, laisser paraitre des imperfections, se transformer en autres choses… jusqu’à devenir complètement différentes de l’objet dont elles auraient dû être le reflet. Ainsi, est la création de l’Unique, une création qui est diverse, changeante, temporelle, plurielle.

Epreuve

Or la diversité peut être la cause de tensions, de violences et de crises lorsqu’elle est mal gérée. Il en résulte des transgressions, la domination des plus faibles par les plus forts. Souvent, l’équilibre est rétabli par l’émergence de forces nouvelles qui viennent contrer les excès de ces derniers. Faute de tels moyens de contrôle, à trop s’éloigner du point d’ équilibre, tant de systèmes finissent par s’anéantir. Il en manque les synergies et les symbioses que seule une riche diversité peut favoriser.

La gestion du pluralisme n’est toutefois possible que lorsque les parties concernées s’impliquent, non seulement dans la sauvegarde de leurs propres intérêts, mais aussi de l’interdépendance qui les unit mutuellement. Respecter les limites en honorant les droits de tous, en assumant chacun son devoir. C’est une exigence de justice au nom de laquelle il convient d’ordonner le bien et d’interdire le mal, même lorsque cela est contre soi-même.

L’effort de résister et de lutter ainsi est le vrai sens du mot ‘jihad’. Il s’agit, en effet, d’une épreuve qui commence par la maitrise de soi-même et qui peut aller jusqu’à l’engagement physique au prix de sa vie et de ses biens. Mais jamais de manière aveugle, la lumière de la foi impliquant que les actes se fondent sur un discernement, des règles, une éthique.

Et c’est bien ceux qui s’engagent ainsi qui sont appelés la meilleure des communautés données à l’humanité. Seul l’Unique sait ce qui est dans les cœurs, mais ils se démarquent des autres par leurs actes au bénéfice de tout le monde, sans distinction aucune. Et ils sont les serviteurs des plus vulnérables, sans chercher récompense ou remerciement. Ils n’attendent rien d’autre que le plaisir de l’Unique. Ils sont les agents de l’accomplissement de Sa volonté, défendant l’équilibre qu’Il a voulu. Ils rivalisent les uns les autres dans ce jihad pour la justice, contre toutes dérives visant à rendre unique et dominant ce qui émane des hommes comme perception, pensée, discours, culture, savoir, avoir ou pouvoir.

Développement

Rien ne met autant en péril aujourd’hui l’équilibre de la société et de son environnement comme le modèle économique dominant. L’obsession d’une croissance qui se mesure en terme de profitabilité ou de PIB donne lieu à une ruée vers une consommation sans conscience. La situation est encore plus grave lorsque les lois du marché favorisent des produits et des services totalement superflus. Cela se fait au détriment des besoins essentiels de milliards de personnes qui sont laissés-pour-compte. Et avec une exploitation insoutenable des ressources de la planète, accompagnée d’effets irréversibles et néfastes sur l’humanité et l’écologie.

Mais ce qui se cache derrière ce système global – et toute la machinerie politique, médiatique, militaire et culturelle qui étend ses tentacules jusqu’à la plus petite des localités, partout, de la Chine jusqu’au Chili – n’est rien d’autre que la gourmandise des hommes. C’est dans leurs cœurs que se situe l’amour démesuré de ce monde les menant jusqu’à la destruction d’autrui, et de la nature, afin s’enrichir matériellement.

En islam, le concept de ‘développement’ peut se traduire par ‘tazkiyyah’, une purification, un élévation, une valorisation. Il s’agit de se rapprocher avec ce qui dure le plus longtemps possible, éternellement durable, voir(e) au-delà du temps. Ainsi, le développement n’est pas seulement matériel, mais aussi spirituel dans le sens d’un enrichissement de l’âme. Tout comme la ‘zakaat’, étymologiquement liée à la ‘tazkiyyah’, est le droit des plus pauvres sur les biens des riches, il ne peut avoir de développement pour soi-même au profit des autres. Y compris en cela toute la création dans sa diversité, l’humanité comme l’environnement.

Lorsque le jihad du cœur cède la place à l’adoration du mondain, c’est le début du rejet de l’unicité de l’Unique et du pluralisme de tout ce qui n’est pas Lui. Cela peut mener jusqu’à la rébellion ouverte contre l’Unique et contre Sa volonté. Et les hommes vont ainsi en guerre contre Sa création et l’équilibre qu’Il a établi alors qu’ils auraient dû s’engager, jusqu’au bout, afin de défendre ces derniers.

Paix

Les gestion des différences est l’épreuve qui nous attend. L’Unique est Juste envers toutes ses créatures. Ainsi, même si de nature les êtres humains sont différents, il ne peuvent affirmer que certains parmi eux sont supérieurs aux autres. Et même lorsqu’ils accentuent leurs différences au sein de la société au moyen de l’argent, du pouvoir, de la connaissance ou de l’appartenance à un groupe spécifique, leur dignité demeure la même. Seule la proximité avec l’Unique fait d’un être meilleur qu’un autre, mais nous ne pouvons nous substituer à Lui, Connaisseur et Juge de toutes choses. Il nous incombe d’être humbles et d’agir avec sincérité dans le respect de nos différences. L’égalité des droits est fondamentale pour une vrai gestion du pluralisme.

Accepter les différences au nom du respect relève plus que de la tolérance dans l’égalité des droits. En effet, nous ne pouvons gérer le pluralisme si nous souffrons de son existence. Le vivre-ensemble ne peut être un état de tension perpétuelle. Il ne suffit pas de se satisfaire de l’application des lois et de la non-violence physique alors que perdurent les pires transgressions au niveau de ce que nous ressentons, pensons, disons ou adoptons comme comportement. Le respect repose sur la paix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de notre être.

Ce jihad pour la paix est la mère de toutes les épreuves. C’est la quête d’un cœur pur, d’un esprit critique, d’une éthique noble. Sans aucune hypocrisie et sans jouer les apparences. Une soumission de plein gré de toute notre personne à l’Unique dans le respect de Sa volonté. Sans rien nier de notre sentiments, de notre intelligence, de nos convictions et de notre caractère. C’est un jihad pour la paix qui se conjugue avec l’autre jihad pour le développement. Dans les deux cas, nous n’aspirons à rien d’autre que le plaisir de l’Unique. Et nous devons être disposés à aller jusqu’au bout de notre engagement afin de protéger la diversité qu’Il a voulue.

Conclusion

Ainsi la meilleure des communautés données aux hommes est celle du juste milieu. Cela ne veut nullement dire qu’elle se contente de compromis et de plaire à tous. Ni encore qu’elle approuve et accepte toute chose comme étant juste. Elle est la communauté qui porte le témoignage dynamique d’une foi et d’une d’éthique refusant toute injustice même si cela implique la condamnation des actes de ses propres membres.

Elle défendra ses ennemis lorsque ceux-ci ont raison. Elle respectera le droit des autres à croire différemment. Elle refusera tout asservissement des hommes par les hommes. Elle luttera pour maintenir l’équilibre de la création. Elle s’engagera dans le jihad pour développement et pour la paix. Avec une rigueur d’intelligence, de générosité et d’excellence, sans jamais léser le droit de même la créature la plus vulnérable qui soit.

Ce jihad nous ne pouvons le livrer que pour l’amour de l’Unique. Même si nous ne sommes pas sûrs d’être parmi Ses créatures les plus rapprochées, nous L’implorons afin qu’Il nous inclut parmi eux et qu’Il fasse de nous des combattants, sincères et modestes, qui s’engagent à défendre la diversité de Sa création.

Ce jihad est un acte d’ adoration de l’Unique, le refus de Lui associer quoique ce soit dans son unicité absolue. Fondée sur une foi intime que Sa grandeur n’est jamais atteinte par l’infinie diversité de notre pluralisme...

logo

Century Welfare Association

Let Our Deeds Speak For Us.

Founded January 1969